Interview - Romain Troublé - Fondation Tara Océan

Depuis 2003, la goélette Tara parcourt le monde pour étudier et comprendre l’impact des changements climatiques sur nos océans. Il s’agit d’un navire particulier qui compte non seulement des marins, des scientifiques et des artistes. Un navire engagé, consacré à la recherche mais aussi à la diffusion des connaissances avec des actions de sensibilisation des jeunes générations à la fragilité de nos océans, pour mieux les comprendre et les protéger. Romain Troublé, Directeur Général de la Fondation Tara Océan, biologiste et marin, nous invite à son bord pour une embarcation immédiate…

Romain Troublé, à bord de Tara © Marin Le Roux

Pouvez-vous revenir sur l’histoire de la goélette Tara, il semble qu’elle ait eu plusieurs vies…

Effectivement, Tara est un bateau particulier. Il fait partie de ce type de navires qui ont une âme, une histoire. C’est comme une personne, un membre de l’équipage dès qu’elle part en expédition.

L’histoire de cette goélette Tara, dont nous fêtons les 32 ans cette année, est bien remplie. Elle a parcouru environ 800 000 miles depuis sa construction sous plusieurs noms. Elle fut conçue à l’origine en 1989 par deux architectes, Olivier Petit et Yves Bouvet, et l’ingénieur Michel Franco à la demande de Jean-Louis Etienne, lorsqu’il partait pour l’une de ses grandes missions qu’était sa traversée de l’Antarctique. Elle s’appelait alors Antarctica. Six ans plus tard, Jean-Louis dut s’en séparer, elle fut reprise par un grand marin néozélandais, Sir Peter Blake. Vainqueur de nombreuses courses autour du monde, Peter souhaitait se consacrer à la protection des océans après sa carrière sportive. Mais malheureusement, sa nouvelle vocation s’est arrêtée brutalement lorsqu’il fut assassiné à bord du bateau en 2001 au Brésil. La goélette est devenue Tara il y a 18 ans, le jour où Agnès Troublé plus connue sous le nom d’agnès b., et Etienne Bourgois, son fils, ont décidé de racheter le bateau rebaptisé ainsi en hommage à l’un des bateaux de notre grand-père, Agnès et Etienne étant ma tante et mon cousin. Le projet est alors lancé pour reparler de la mer aux gens, alors qu’il n’existait que peu d'initiatives de ce type : il n’y avait plus Cousteau, ni de projets à part Thalassa et quelques courses au large qui n’intéressaient pas vraiment le grand public.

Comment le projet « Tara expéditions » a-t-il vu le jour ?

Ce projet a vu le jour en 2003. Agnès et Etienne acquièrent le bateau et le font revenir en France pour monter des projets de sensibilisation aux enjeux de l’Océan, accompagnés alors de quelques scientifiques et beaucoup d’artistes, en écho à l’univers d’agnès b. Nous souhaitions parler de la mer par le prisme de l’aventure humaine. Mon implication date de ces débuts. Puis, quelques années plus tard, le projet s’est étoffé avec une dimension plus scientifique, car au fond, que reste-t-il de ce que nous faisons ? La connaissance d’un côté, et l’éducation des générations futures de l’autre. C’est ce que promeut la Fondation Tara Océan que je dirige désormais toujours avec Etienne Bourgois. Aujourd’hui, l’éducation, l’action politique, et la recherche d’excellence sont au cœur des projets, en collaboration avec les plus grands laboratoires scientifiques français et internationaux.

Qui sont vos membres d’équipage et quel est leur quotidien lors d’une expédition ?

A bord du bateau œuvrent entre 14 et 16 personnes. Ils disposent de 7 à 8 cabines doubles, dépendant de l’installation d’un laboratoire supplémentaire dans l’un de ces espaces, comme c’est le cas actuellement. Parmi l’équipage, nous comptons 6 marins issus de la marine marchande, 6 scientifiques, chercheurs, ingénieurs, techniciens missionnés par les laboratoires scientifiques partenaires de la Fondation, et enfin un artiste en résidence et un journaliste qui relate le quotidien à bord et réalise des reportages photos, vidéos, podcasts, etc. Ils sont français mais aussi étrangers. On parle souvent anglais lors des expéditions à bord de Tara !
Le quotidien est d’être en mer, d’échantillonner l’océan, d’envoyer des sondes à 1 500 mètres de profondeur et de collecter la vie marine dans le but d’essayer de comprendre ce qu’il s’y passe, de le préserver davantage, mais aussi de réinventer notre façon de protéger la mer. L’homme a instauré en mer des barrières très arbitraires, correspondant à l’idée de frontière ou de clôture de terriens. Or, la mer est en perpétuel mouvement, les courants changent. Un poisson ou un plancton peut être un jour espagnol et le lendemain français. Le zonage de l’Océan n’a alors pas vraiment de sens biologique.
Lors des missions, Tara navigue autour du monde et parfois pendant très longtemps, 2 à 4 années d’affilée, ce qui est unique de nos jours. Nous faisons beaucoup d’escales pour raconter ce qui se passe à bord, en accueillant des étudiants et des écoles, mais aussi des journalistes et des politiques. Et laissez-moi souligner que les projets de Tara sont très soutenus par le Quai d’Orsay et nos postes à l’étranger.
Donc la vie à bord est intense, sans interruption d’activité. Nous collectons environ 25 000 échantillons d’océan par an et travaillons pour cela main dans la main avec une formidable équipe scientifique fidèle qui observe et analyse ces écosystèmes avec la même approche méthodologique (le plancton, le corail, le plastique) et garantit une continuité dans les recherches menées par Tara. Cette équipe est supplée de spécialistes envoyés par les laboratoires partenaires en fonction des missions. En France, nos partenaires majeurs sont le CNRS, le CEA et en Europe l’EMBL. Chaque mission est préparée sur 2 ans, implique environ des institutions de 12 pays, et est rendue possible par un club de mécènes et partenaires fidèles.

Après 11 expéditions, la goélette a récemment mis les voiles pour une nouvelle mission : « Microbiomes ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

 

Le microbiome est le peuple invisible de l’Océan, vital aux équilibres de la planète. Un peuple que nous connaissons bien avec Tara, aussi appelé plancton. Ce sont tous ces micro-organismes qui dérivent dans la mer, magnifiques pour certains. Nous avons passé 10 ans à les étudier avec le CNRS, le Génoscope et l’EMBL créant la plus grande base de données ouverte jamais réalisée sur ces écosystèmes. L’enjeu actuel consiste à comprendre le fonctionnement de ce « peuple invisible de l’océan », produisant la moitié de l’oxygène terrestre, stockant environ 40% du CO2 de l’atmosphère dans le fond de l’Océan et capable de produire de la matière organique à partir de « rien », c’est-à-dire de l’énergie solaire et de nutriments de la mer. Il a la capacité de nourrir tout l’écosystème dont nous dépendons. Il s’agit d’un peuple inconnu, invisible, constitué de virus, de bactéries, de micro-algues marines qui interagissent à haute fréquence et en permanence pour créer les services écosystémiques dont nous parlons.
Pour cette mission, nous sommes partis observer le microbiome dans l’Atlantique sud, et notamment les très forts gradients1  entre l’Equateur et l’Antarctique. Nous allons étudier l’impact de la pollution sur ces écosystèmes, en particulier celle issue des fleuves comme l’Amazone ou d’autres fleuves africains, et l’impact des variations de température.
Le microbiome est aussi intéressant à étudier pour ses molécules, porteuses d’avenir pour la pharmacologie médicale. 
Lancée le 12 décembre dernier, à l’occasion de l’anniversaire des 5 ans de l’Accord de Paris2 , la mission « Microbiomes » va durer presque 2 ans et impliquer 35 laboratoires d’Afrique, d’Amérique latine, d’Europe. Elle est cofinancée par la Commission européenne à travers le projet « AtlantEco » dans le cadre des Accords de Belem.

1Le calcul des « gradients thermiques » consiste à explorer le différentiel de température des océans entre les eaux de surface et les eaux profondes afin de produire de l'électricité. Par ailleurs, lorsqu’un fleuve se jette dans la mer, une grande quantité d’énergie est potentiellement libérée en raison de la différence de concentration en sel, c’est le « gradient de salinité ». Il s’agit de sources d’énergies nouvelles et renouvelables très étudiées dans le cadre des activités actuelles de recherche et développement, tout comme les houles, les marées, les courants, ou les vents de haute mer.

 2 L’accord de Paris est un accord historique qui rassemble, lors de la COP21 en décembre 2015, toutes les nations autour d’une même cause commune : entreprendre des efforts ambitieux pour une neutralité carbone en 2050. Il trace une nouvelle voie dans l'effort mondial en matière de climat.

La préservation de l’Océan, devient de plus en plus prégnante à l’échelle nationale et internationale, et notamment autour de nos deux pôles, l’Arctique et l’Antarctique, dont notre avenir dépend. Nous nous mobilisons en France, à la fois politiquement en accueillant la Réunion annuelle consultative du Traité sur l’Antarctique, et auprès de la société civile avec la saison culturelle et éducative nationale « 2021 - l’Eté Polaire ».

Comment pourrions-nous aller plus loin pour préserver nos continents blancs ?

Il s’agit d’une des questions majeures du siècle. Nos deux pôles vont être de plus en plus affectés par le changement climatique, quoi que nous fassions à court terme. La France doit se doter d’une vision polaire, notamment d’investissement scientifique, pour lequel elle possède les compétences et l’expertise requises. C’est ce que l’ambassadeur M. Poivre d’Arvor est en train de construire. Il faut être ambitieux car la France a une certaine idée du monde qu’elle doit à mon sens partager. Elle est capable de prendre de la hauteur, de voir plus loin. L’Accord de Paris sur le climat l’a prouvé et je pense qu’il faut nourrir cette exception. Nous sommes reconnus sur les enjeux scientifiques dans le monde entier, et en particulier sur les enjeux polaires. Nous devrions, me semble-t-il, cultiver cela afin de soutenir une prise de parole diplomatique plus incarnée et plus légitime. Défendre la protection de l’environnement en Arctique avec les Etats riverains, préparer la reconduction de ce traité Antarctique qui arrive dans peu de temps (d’ici une vingtaine d’années) sont les défis contemporains. Pour l’Antarctique, nous allons connaître une formidable échéance qu’est celle de dire : « que fait-on de ce continent blanc après 2040 ? ». Y faire la guerre ? Y prélever du pétrole ? Pour nous, il faut qu’il reste ce continent de paix et de science qu’il est aujourd’hui. Ce sera probablement le dernier combat de ma carrière !

Le musée national de la Marine se rénove pour se transformer en « grand musée maritime pour le XXIème siècle ». Pour vous, qu’est-ce que cela signifie et que peut-il apporter aux générations futures ?

Le musée national de la Marine, c’est le musée de l’aventure maritime. J’ai le souvenir d’un musée dans lequel j’allais voir les maquettes des bateaux, les explorations, le profond, qui m’ont fait tant rêver. Le patrimoine maritime et le rêve sont des aspects que vous pourriez conserver. C’est aussi important que les gens le visitent pour se rendre compte de la grande histoire maritime de la France ; d’où nous venons et ce que nous sommes capables de faire aujourd’hui tous ensemble, qu’il s’agisse de la Marine nationale ou des enjeux de recherche, de protection, voire d’archéologie sous-marine.
Il est très important de le valoriser, et de faire rêver sur l’aventure future, celle de connaître la mer, de la comprendre et de la protéger, de garantir la liberté de navigation et d’en apprendre beaucoup plus que ce que l’on fait aujourd’hui, que ce soit sur l’énergie ou les ressources génétiques. Tout cela, c’est l’enjeu du futur, sans parler des enjeux de souveraineté, de sûreté, qui sont évidemment un autre des enjeux majeurs de l’Océan. Face à tous ces défis, c’était le bon moment pour transformer le musée national de la Marine, le ministre de la Défense Le Drian l’avait bien compris, et je ne doute pas que le directeur Vincent Campredon, ami de longue date, et son président Olivier Poivre d’Arvor relèveront avec brio cette formidable ambition.

Interview Lucie Badin

 

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