Interview - Cyrille Poirier Coutansais

Les interviews du musée national de la Marine 

 

Et si le monde d’après Covid était en gestation depuis plusieurs années déjà ? Si le phénomène actuel de relocalisation ne datait pas de mars 2020, mais plutôt des années 2010 ?

Cyrille P. Coutansais, directeur de recherches au Centre d’Études Stratégiques de la Marine (CESM), Pôle de recherches, d'enseignement et de rayonnement de la Marine nationale, rédacteur en chef de la revue Études Marines, enseignant à SciencesPo en économie maritime et auteur de nombreux ouvrages dont l’Empire des mers, atlas historique de la France maritime (co-édité avec le Musée national de la Marine), nous livre les clés de son dernier livre, La (re)localisation du monde. Il y raconte la fin de notre monde globalisé au profit d’un monde (re)localisé, née de l’observation fine de l’évolution matérielle de notre monde.

Commençons par un peu d’histoire. Il semblerait que les « Grandes découvertes » de Christophe Colomb, Vasco de Gama et Magellan soient à l’origine de la globalisation des échanges dans laquelle nous vivons. Pouvez-vous nous en dire plus ?

La globalisation dont on parle aujourd’hui a connu 3 phases. La première est initiée par les « Grandes découvertes » qui, en une petite trentaine d’années, vont changer la face du monde. 1492 : Christophe Colomb touche l’Amérique ; 1498 : Vasco de Gama atteint les rivages de l’Inde ; 1522 : les restes de l’expédition Magellan bouclent leur tour du monde. En une génération, Portugais et Espagnols relient les continents entre eux, ce qui va initier les premiers échanges mondiaux, principalement des produits de luxe comme le sucre, le café, le cacao, etc. La Révolution industrielle ouvre une nouvelle ère, celle de la civilisation du carbone, base de la deuxième phase de la globalisation. Elle repose sur deux éléments : le navire à vapeur qui va permettre d’avoir des échanges de marchandises beaucoup plus réguliers, par comparaison avec les navires à voile, et s’étendent aux produits du quotidien. C’est ainsi que la fraise de Plougastel se retrouve sur les marchés londoniens. Le deuxième changement important est le télégraphe, qui passe sous les mers par des câbles sous-marins, et permet d’échanger des informations partout dans le monde, des Etats-Unis en Europe. Enfin, la troisième phase de la globalisation s’épanouit dans les années 1990, c’est celle dont nous voyons l’essoufflement aujourd’hui. Le porte-conteneur entraîne une massification des échanges de biens (équipements, télévisions, etc.), à moindre coût tandis que les câbles sous-marins en fibre optique permettent internet, les échanges numériques et par conséquent la production dans les confins.
Ces trois phases de la globalisation reposent sur la mer, qu’il s’agisse des communications ou des transports de marchandises.

Actuellement, les mouvements économiques, nos modes de consommations, nos usages et nos exigences changent. Nous passons de l’ère du « made in monde » à celui du « made in local ». Pouvez-vous nous expliquer cette évolution ?

Il y a différents éléments. Le premier découle de la révolution numérique et d’internet. Aujourd’hui, nous sommes habitués à obtenir des produits extrêmement rapidement : on le voit sur son écran, on le commande en un clic et on s’attend à le recevoir le jour même, au pire dans la semaine. Pour satisfaire ce consommateur impatient, les industriels tendent à localiser leur production, au plus près de ses désirs. Le deuxième élément est qu’aujourd’hui, dans un certain nombre de secteurs, nous sommes en capacité de produire au même coût dans les pays développés et dans les pays émergents. Et cela change tout ! Cette révolution repose sur différentes briques technologiques, arrivées à maturité : l’intelligence artificielle, la robotisation, l’impression 3D, etc. Donc nous observons une révolution dans la consommation et une révolution dans la production, qui font que l’on peut produire désormais au plus proche des marchés de consommation.
Prenons un exemple concret : Zara. Si aujourd’hui, cette chaîne de vêtement connaît un grand succès en Europe c’est parce que ses sites de production y sont situés à plus de 50 %, ou autour du bassin méditerranéen. Ainsi, lorsqu’apparait un changement de saison, ou qu’un coup de froid se fait sentir soudainement en plein été, Zara est en capacité de fournir une collection adaptée, renouvelée tous les 15 jours, contrairement à d’autres chaînes d’habillement qui produisent en Chine ou au Bangladesh. Le temps de passer commande, que les vêtements soient fabriqués et qu’ils reviennent en Europe, la météo aura de nouveau changé et il n’y aura plus d’adéquation avec la demande ; sans compter les effets de mode, très volatiles.

Je vous cite « c’est en mer que l’on perçoit désormais les indices de mutation d’un « made in monde » à un « made in local » » ; or, la mer semble être l’espace par excellence des grands flux économiques et numériques mondiaux. Qu’entendez-vous par là ?

Cette localisation de la production se décline dans différents domaines : la production industrielle, mais aussi la production d’énergie, et notamment les énergies renouvelables, qui sont par essence locales et désormais rentables. Prenons l’exemple de l’éolien en mer : les premiers champs naissent dans les années 1990 au Danemark mais sont à l’époque subventionnés car ils ne sont pas encore en capacité de produire de l’électricité au prix du marché. C’est désormais le cas et il faut souligner que les éoliennes en mer ont une capacité de production beaucoup plus importante qu’à terre, avec des vents prédictibles et plus puissants.
Du point de vue de la production industrielle, un phénomène complètement nouveau s’est produit. Aux lendemains de la 3e phase de la globalisation, la croissance du transport maritime était supérieure à la croissance du produit intérieur brut (PIB) mondial. Depuis la crise financière, on a une inversion, due principalement aux flux d’échanges, qui ont tendance à se régionaliser. C’est ce que l’on observe chez les armateurs. Rodolphe Saadé, patron de CMA-CGM, leader mondial du transport maritime, expliquait dans une interview récente au journal Les Echos que son groupe allait de plus en plus se concentrer sur des transports régionaux. Il voit l’avenir dans des échanges entre la rive nord et la rive sud de la Méditerranée, avec des sites de production localisés. Même chose en Asie, avec des échanges régionaux entre Chine, Japon, Asie du sud-est, etc.
Un mouvement de fond est ainsi en train de se mettre en place, et la mer nous le révèle, aussi bien dans les énergies renouvelables que dans le transport maritime.

Au regard de la « (re)localisation du monde », les jeux de pouvoirs entre les grandes puissances sont toujours bien présents. Quelle y est la place de la France, 2e puissance maritime mondiale ?

Au-delà du 2e espace maritime mondial que l’on cite souvent, la France recèle de nombreux atouts maritimes dans des secteurs d’avenir. Cette plus-value repose sur ses acteurs.
J’ai déjà cité CMA-CGM, armateur de porte-conteneurs majeur présent dans 160 pays. Nous avons des acteurs très importants dans la logistique aussi, un domaine fondamental puisqu’il permet de relier la terre et la mer de façon efficace. CMA-CGM s’est également positionné dans ce secteur via la prise de contrôle de Ceva. D’autres acteurs sont aussi essentiels dans le service à l’éolien offshore. L’installation d’un champ d’éoliennes implique en effet de la maintenance et un groupe comme Louis Dreyfus armateurs s’y est positionné dès le départ. Il s’agit d’un domaine d’avenir puisque l’éolien offshore se retrouve aujourd’hui dans le monde entier. La France est également présente dans le secteur du numérique, un atout considérable. On le sait peu mais avec Marseille, où convergent de nombreux câbles sous-marins, la France possède l’un des premiers hubs numériques mondial, au même niveau que New-York ou Singapour. Cet atout induit l’implantation d’une multitude d’entreprises à proximité, qui souhaitent bénéficier de la rapidité du débit. Ce n’est pas un hasard par exemple si Netflix, Amazon y installent des serveurs. Par ailleurs, depuis le Brexit, la France est devenue le premier carrefour numérique de l’Union européenne, vers lequel convergent le plus de câbles sous-marins pour desservir les pays du Vieux continent.
De plus, notre Marine nationale s’inscrit dans le top 5 mondial. Elle apporte un soutien décisif à nos acteurs économiques et participe au rayonnement de la France. Elle protège aussi notre gigantesque espace maritime mondial, qui recèle une biodiversité extrêmement riche et variée. C’est sur ce patrimoine maritime que nous pouvons compter pour notre avenir. La faune et la flore marines sont déjà à la base de médicaments, de cosmétiques, d’alimentation ; et le seront de plus en plus. Elles commencent tout juste à être explorées, exploitées et découvertes. En cela, la France dispose d’un atout hors pair.

Quels sont les grands enjeux maritimes de demain, essentiels à l’avenir de l’Humanité ?

L’enjeu maritime essentiel est de protéger les océans. Nos sociétés commencent à prendre conscience de l’importance des océans dans la lutte contre le réchauffement climatique, des effets du réchauffement climatique sur les océans et de la nécessité de les protéger en luttant contre les pollutions qui les impactent. On a tendance à être assez noir concernant notre comportement et les issues possibles. Il faut cependant avoir en mémoire que l’être humain fait aussi, et a déjà fait beaucoup, pour protéger les océans des pollutions. Quand j’étais enfant, les images de la télévision montraient des marées noires. Depuis, toute une série de normes a été mise en place, dont les pétroliers à double coque. Il s’en produit ainsi de moins en moins. Par ailleurs, il y a 20-30 ans, on avait des phénomènes récurrents de « dégazage en mer ». Aujourd’hui, ils ont quasiment disparu dans les eaux européennes, grâce à la mise en place de contrôles et de sanctions stricts.
L’enjeu du plastique est important. Il vient majoritairement de la terre, et se déverse dans les océans par les fleuves, les cours d’eau.  Il faut donc être en capacité d’équiper, si l’on se focalise sur l’Europe, les pays de la rive sud de la Méditerranée de stations d’épuration pour traiter ces plastiques en amont, et qu’ils ne soient pas rejetés en mer. Il existe donc des solutions de lutte contre ces pollutions.
Et c’est un enjeu crucial pour avoir des océans en bonne santé, permettant de développer de nouvelles ressources. Je pense aux algues, assez méconnues aujourd’hui. Nous connaissons les macro-algues que nous trouvons sur nos plages. Mais il existe aussi les micro-algues, une centaine de milliers, non visibles à l’œil nu. Les algues sont déjà beaucoup utilisées dans l’alimentation et les cosmétiques, sans qu’on le sache. Ce phénomène va se développer. Certaines entreprises françaises s’emparent de ce marché. Par exemple Olmix récolte sur nos côtes de 7 à 8000 tonnes d’algues par an pour en faire la base de produits pour la santé animale, vendus dans le monde entier. Une autre société française, Algolesko, pratique elle l’algoculture et est actuellement à la tête de la plus grande ferme d’algues d’Europe. Elle en produit 150 tonnes par an, et en produira 1 000 tonnes par an d’ici 3 ans. Cette culture d’algues est très importante car elle permet de produire en grande quantité des substances de base pour l’alimentation animale, humaine mais aussi dans le domaine médical. La société AlgoSource vient ainsi de lancer une étude avec le CHU de Nantes sur un concentré de spiruline destiné à anticiper les effets secondaires d’une chimiothérapie. Un des effets parmi des centaines d’autres, car il y a encore beaucoup à découvrir.

Très attaché au musée, en votre qualité de membre du comité scientifique, vous connaissez l’ambition du futur « grand musée maritime pour le XXIème siècle ». Quelle place devrait-il avoir dans ce contexte et que peut-il apporter aux jeunes ?

Je trouve qu’une de ses premières priorités doit être de donner à rêver, de donner l’envie d’explorer. Parce que finalement, on est dans un monde où nous avons l’impression que tout a été découvert. Nous ne sommes plus au XIXe siècle où une partie de l’Afrique était encore inconnue, où il fallait monter en haut de l’Himalaya, gravir le Mont-Blanc ; ou au début du XXe siècle avec les premiers pas sur la lune. Ces grandes aventures donnaient envie d’aller plus loin. Ça fédère et ça motive lorsqu’on est jeune. Et je trouve qu’une des grandes forces du musée doit être autour de ce rêve, de cette capacité à explorer des choses nouvelles puisque finalement les océans sont encore très peu connus. On parle beaucoup de l’espace, avec Thomas Pesquet, de la navette Blue origin de Jeff Bezos qui vient de partir, etc. Mais les océans, là où est née la vie, restent un espace peu connu où beaucoup reste à découvrir : les abysses, sa faune, sa flore. Le musée peut aussi être décloisonné, s’ouvrir d’autres disciplines. Par exemple, la bande dessinée aurait, à mon sens, toute sa place dans les expositions temporaires. C’est aussi un bon moyen d’attirer des jeunes. Des BD comme celles de Christophe Bec ou d’Emmanuel Lepage racontent la mer actuelle, ses nouvelles technologies, etc. L’univers cinématographique s’ouvre aussi à la mer de notre époque, et non plus celle des pirates et des corsaires : l’un des héros du dernier film de Christopher Nolan, Tenet se cache dans des mâts d’éolienne offshore.
Donc faire rêver, donner le goût d’explorer, de comprendre, et faire connaître aux jeunes les nouveaux métiers de la mer. La mer ce n’est pas uniquement la pêche, c’est aussi la culture, l’élevage de poissons, les fermes aquacoles, etc. On sait que la jeunesse est sensible au thème du réchauffement climatique. Il est donc important de montrer qu’il y a des métiers dans le domaine des éoliennes offshore, qui sont un moyen majeur de lutte contre le changement climatique. Nous avons besoin de trouver du sens dans nos métiers, en adéquation avec nos valeurs et ce qui nous porte ; ce que beaucoup de jeunes recherchent aussi aujourd’hui.

Interview Lucie Badin 

Retrouvez des extraits de la relocalisation du monde"  

 
 

 

 

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