Les coulisses de l'histoire avec Anne / De l’ennemi à l’ennui

Des graffitis marins à la citadelle de Port-Louis par Anne Belaud de Saulce

 

Vue aérienne de la citadelle de Port-Louis

Vue aérienne de la citadelle de Port-Louis et la commune de Larmor-Plage au fond, © Musée national de la Marine/M. Le Coz. 

L’emplacement de la citadelle n’a pas été choisi au hasard : elle est située à l’extrémité d’une langue rocheuse qui lui permet de contrôler l’accès au chenal de Lorient. L’étroitesse du chenal, bordé par de nombreux rochers, oblige en effet les bateaux à passer au pied des remparts.

A la fin des années 1990, quarante-six pierres en tuffeau ont été découvertes au pied de la citadelle, plus précisément sur la grève située au nord-est, entre le bastion Desmourier et le bastion de La Brêche. 

La citadelle de Port-Louis photographiée depuis la demi-lune,

La citadelle de Port-Louis photographiée depuis la demi-lune, © Musée national de la Marine/P.Dantec.

Au premier plan, le bastion Desmourier, au second plan à droite, le bastion de la Brêche. Les vestiges d’échauguette ont été retrouvés à marée basse, dispersés au pied du rempart.[/caption] La plupart de ces pierres sont couvertes de gravures, souvent abstraites, parfois figuratives. Ces éléments étant tombés dans l’oubli, les graffitis n’ont jamais été étudiés. Le déménagement de la casemate dans laquelle ils étaient entreposées a offert l’opportunité de poser un regard neuf sur ces éléments de première importance.

Localisation et datation

Les éléments retrouvés présentent tous des traces de façonnage. Leur forme majoritairement incurvée est caractéristique des éléments constitutifs d’une échauguette, petite construction en saillie placé à l’angle d’un bastion. La superposition des gravures, leur enchevêtrement et leur diversité indiquent que les gravures ont été réalisées sur une longue période.

Si aucune mention d’échauguette n’apparaît sur les plans les plus anciens de la citadelle, il semble pourtant que la citadelle, édifiée entre 1616 et 1621, en comportait un exemplaire à l’extrémité de chaque bastion, à l’exception du bastion Camus. Pour une raison indéterminée, ces éléments semblent avoir été détruits puis reconstruits en tuffeau au XVIIIe siècle. François-Henri Buffet (1907-1973), directeur des archives départementales d’Ille-et-Vilaine qui a consacré sa thèse de l’Ecole des Chartes à l’histoire de Port-Louis, a attesté leur présence en 1937.

En 1940, les allemands ont investi la citadelle pour contrôler le chenal qui mène à Lorient et à la base de sous-marins. Des aménagements comme le percement de créneaux de tir pour armes automatiques ont été engagés pour couvrir tous les flancs de la citadelle. Au même moment, les échauguettes du XVIIIe siècle ont été détruites et poussées dans la mer pour améliorer l’espace de tir.

Les échauguettes actuelles, en granit, ont été édifiées en 1958 lors de la restauration du monument. Sur les pierres étudiées, la netteté des angles saillants indique une période relativement courte d’exposition de ces éléments sur la grève. Si l’on tient compte de l’emplacement de la découverte, au pied de la muraille, il est probable que les pierres retrouvées datent de la deuxième phase de construction des échauguettes. Les graffitis ont donc vraisemblablement été élaborés sur deux siècles entre le XVIIIe siècle et le milieu du XXe siècle.

Les auteurs

Si de nombreux gouverneurs de la place ont marqué de leur empreinte l’histoire de Port-Louis, les soldats affectés à la surveillance de la côte et logés dans la citadelle sont de tous temps restés anonymes et leur quotidien est peu étudié et mal connu.

A Port-Louis, le nombre de soldats oscillait entre périodes de guerre et périodes de paix. La saison avait aussi son importance, les incursions anglaises sur le littoral breton se déroulant principalement de mars à novembre. Des recherches approfondies montrent cependant qu’à partir de la fin du XVIIe siècle, la citadelle abritait en moyenne trois compagnies d’infanterie, ce qui représentait 300 à 450 soldats. On sait par ailleurs que la commission intermédiaire, chargée des fournitures utiles au quotidien telles que bois, chandelles ou mobilier, était tenue de financer 250 lits au casernement de Port-Louis. Quand des renforts arrivaient à Port-Louis, les soldats en surnombre étaient logés en ville. Si la majeure partie des soldats hébergés à Port-Louis patrouillait sur la côte pour surveiller et défendre le littoral et les accès menant aux installations de la Compagnie des Indes puis de l’arsenal, une infime partie était destinée à rester à l’intérieur de la citadelle pour surveiller l’entrée de la rade et le chenal d’une part, faire face à une possible attaque terrestre d’autre part.

Les échauguettes servaient à protéger ces gardes, aussi bien des intempéries que des attaques ennemies. Le décompte du nombre de postes de garde (portes et échauguettes) à l’intérieur de la citadelle, montre qu’au moins neuf soldats étaient en permanence chargés de guetter l’ennemi. Les graffitis sont les témoins directs de la présence de ces sentinelles. A leur manière, ils illustrent le temps passé à surveiller les abords de la citadelle, contrairement aux graffitis que l’on retrouve dans certaines églises, qui relèvent le plus souvent d’une motivation propitiatoire. Dans un environnement presque exclusivement granitique, le tuffeau des échauguettes, tendre à inciser, représentait une véritable aubaine pour tromper l’ennui des longues périodes de garde. 

La poudrière photographiée depuis le bastion de la Brèche

La poudrière photographiée depuis le bastion de la Brèche, © Musée national de la Marine/A. Belaud-de Saulce

Située au centre de la basse-cour, la poudrière est protégée par un enclos en pierre. Ce dernier, muni d’une porte aujourd’hui disparue, servait à prévenir les vols de poudre et à limiter les dommages en cas d’explosion. La poudrière est entourée à droite du parc à boulets et à gauche de l’arsenal. L’association de ces trois éléments a été théorisée par Vauban. La poudrière, dont l’espace intérieur est entièrement réalisé en tuffeau, est le seul autre endroit de la citadelle où la réalisation de graffitis était possible. On y dénombre de nombreuses inscriptions qui datent pour la plupart de la première guerre mondiale[1]

Raybaut, classe 1918, 1er RAC - poudrière, © Musée national de la Marine/A. Grandener.

La classe représente l’année d’incorporation des soldats en fonction de leur année de naissance, mais durant la première guerre mondiale, cette date était anticipée pour répondre aux besoins du conflit. Ainsi, la classe 1918 a été appelée sous les drapeaux en avril 1917. Le 1er Régiment d’artillerie coloniale (1er R.A.C.) a un temps été basé à Lorient.

Au travers des graffitis étudiés, la précision des représentations indique que certains auteurs avaient une bonne connaissance de l’architecture navale. Les quelques vaisseaux représentés ont pu être vus du haut de la citadelle (vaisseaux qui croisent au large ou qui font relâche dans la rade). Ils ont aussi pu être observés ailleurs par un soldat qui a eu envie de les reproduire. A cet égard, il arrive souvent que l’on trouve des graffitis de bateaux de haute mer à l’intérieur des terres, jusque dans le Cher ou dans la Vienne.      

[1] Dans la poudrière, un seul graffiti peut être qualifié de figuratif. Il s’agit d’un visage rond associé à un croissant de lune. L’inscription Claudel est gravée à côté. Il pourrait s’agit d’une gravure illustrant la pièce pour enfants L’ours et la Lune, écrite par Paul Claudel vers 1918.

 

Les graffitis

Les gravures observées sur les pierres de tuffeau sont nombreuses et souvent superposées, ce qui les rend difficilement lisibles. Elles se confondent aussi avec les traces des rabotins utilisés par les tailleurs de pierre dans la finition des surfaces. On dénombre plusieurs signes religieux, des silhouettes humaines, au moins deux navires, ainsi que des inscriptions – noms propres et dates - parfois difficiles à déchiffrer. Le relevé des gravures montre la diversité des traits, tant dans leur largeur que dans leur profondeur. La majorité a été faite à la pointe, ce qui correspond à une gamme d’outils extrêmement vaste : clous, poinçons, tracelets, épissoirs, aiguilles, …. L’utilisation du couteau n’est pas à écarter. Les cupules, dont une grande majorité illustre des canons, ont pu être réalisées par rotation d’un outil de type poinçon.

Les inscriptions :

  Graffitis désignant des navires

Graffitis désignant des navires - pierre d’échauguette, © Musée national de la Marine/A. Grandener (photographie)/ M. Bodchon (DAO) 

Entourées d’autres inscriptions difficiles à interpréter, ces deux gravures peuvent faire référence à des navires aperçus depuis la citadelle : l’Orion et le Renard.

La plupart des inscriptions sont difficilement lisibles ou interprétables, mais deux retiennent l’attention :

  • LORION: nom d’un vaisseau de 74 canons mis en chantier en 1810 et lancé en 1813 à Brest. L’Orion devient Ecole navale par décision du 7 mai 1827, pour un enseignement aussi bien théorique que pratique. Mais les conditions de vie à bord étaient tellement difficiles pour les élèves officiers, que l’Orion fut remplacé en 1840 par Le Commerce, rebaptisé ensuite Le Borda.
  • RENNARD : Le Renard était le nom du cotre armé par Robert Surcouf à Saint-Malo. C’était aussi celui d’un aviso lancé à Bordeaux en 1866 qui a longuement navigué en Méditerranée. Remarquable par son étrave dotée d’un éperon de 3m de long, il a pu être aperçu depuis la citadelle vers 1873 alors qu’il se rendait à Brest changer ses chaudières.

Renard, aviso de 165 chevaux, 1866, François Geffroy Roux,

Renard, aviso de 165 chevaux, 1866, François Geffroy Roux, 1876, Paris, © Musée national de la Marine/P.Dantec 

Le Renard construit à Bordeaux par M. Armand en 1866, est représenté ici par travers tribord, marchant à la vapeur, sans ses voiles. Le prolongement immergé de son étrave mesure 3m de long. Selon l’amiral Pâris (1806-1893), cet « éperon devant servir d’arme aux cuirassés, en est une imitation restreinte ».

Les navires :

Bateau de guerre du XIXe siècle - pierre d’échauguette,

Bateau de guerre du XIXe siècle - pierre d’échauguette, © Musée national de la Marine/A. Grandener (photographie)/ M. Bodchon (DAO)

Ce navire au gréement inachevé est représenté sans ses voiles. La coque d’un deuxième bateau masque en partie cette représentation. Ce graffiti, long de 23 cm, est l’un des moins altérés. Les traces rouges en partie basse semblent être des restes de pigments. La première gravure représente un navire à un pont avec ses deux gaillards. Au moins treize sabords sont représentés par des traits verticaux mais les canons n’apparaissent pas, les deux encoches dans la pierre au niveau des sabords semblant plutôt correspondre à des défauts de surface. La mature est figurée à l’arrière (mat d’artimon ?). Le grand mat semble amorcé mais sa gravure est vite recouverte par une deuxième coque de bateau, ce qui complique la compréhension du gréement. Le gouvernail est également détaillé. Sur le pont avant, une croix, partiellement représentée, pourrait figurer une ancre.   

 

Représentation d’un sous-marin - pierre d’échauguette,

Représentation d’un sous-marin - pierre d’échauguette, © Musée national de la Marine/A. Grandener (photographie)/ M. Bodchon (DAO) 

Cette représentation, longue de 42 cm, est positionnée sur l’un des plus gros blocs de pierre étudiés qui, en raison de sa taille, était vraisemblablement situé dans les parties basses à médianes de l’échauguette. Ce positionnement à « hauteur d’homme » et donc facile d’accès, explique le grand nombre de signes présents sur cette pierre, le sous-marin superposé sur un vaisseau de guerre plus ancien étant le plus compréhensible.[/caption] Le deuxième navire, gravé sur un support très érodé, est plus difficilement interprétable. De nombreuses cupules s’échelonnent le long de plusieurs lignes gravées à l’horizontal qui évoquent partiellement la coque et les canons d’un vaisseau trois ponts. Cette gravure semble avoir été réutilisée pour servir de point de départ à la représentation d’un sous-marin, dont on distingue nettement la tourelle. Un élément cubique à l’extrémité du pont peut représenter un canon camouflé. Plusieurs photographies conservées aux Archives de Lorient témoignent de la présence de sous-marins le long du quai des Indes à Lorient, au début du XXe siècle. Il est tout à fait envisageable que l’un de ces navires, entrant ou sortant de la rade, ait été aperçu depuis la citadelle.

Bibliographie

Graffitis marins des églises du Val de Saire (Manche), Vincent Carpentier, Emmanuel Ghesquière et Cyrille Marcigny, Musée maritime de l’Ile de Tatihou, 2002, 162 p. 

Graffiti de Touraine, de France et d’ailleurs, Une nouvelle source historique, Jean-Mary Couderc, Mémoires de la Société archéologique de Touraine, tome LXXI, 2014, 234 p. 

La Citadelle et les Remparts du Port-Louis en Bretagne, Henri-François Buffet, Extrait de la revue des Etudes historiques, janvier-mars 1937, Paris, Picard, 20 p. 

Le Port-Louis revisité, Gérard Dieul, Liv’Editions, 2015, 240 p. 

Sur les murs, histoire(s) de graffitis, direction Laure Pessac, Editions du patrimoine, 2018, 190 p.  

 

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